Retour d’expérience
À 24 ans, je me suis engagée dans un projet de reprise de fonds de commerce en partenariat avec une autre personne. À ce moment-là, je ne connaissais ni le monde de l’entrepreneuriat, ni ses codes, ni ses exigences. En revanche, j’avais une conviction profonde : ce que je ne savais pas encore, je pouvais l’apprendre.
Ce projet est né de manière très concrète. Lors de vacances en montagne, je me suis retrouvée face à une boutique de location de matériel affichant « À vendre ». Je suis entrée, j’ai posé des questions. J’ai immédiatement perçu une certaine réserve de la part de la propriétaire : notre jeunesse, notre manque d’expérience et notre crédibilité encore fragile étaient visibles. De mon côté, malgré ces signaux, ma vision intérieure était claire. Rien ne me semblait impossible.
J’ai alors entamé un long travail de recherche et d’apprentissage. À cette époque, l’accès à l’information était plus complexe : pas d’intelligence artificielle, peu de ressources structurées en ligne, des recherches longues et parfois laborieuses. Il fallait lire, croiser les sources, solliciter de l’aide, souvent sans garantie de réponse.
J’ai pris rendez-vous avec une première banque afin de comprendre les mécanismes de financement. L’échange s’est soldé par un entretien peu encourageant et un refus. Cela n’a pas freiné ma démarche. Peu après, j’ai rencontré une personne qui a accepté de m’accompagner et de croire au projet. Grâce au Fongecif de l’époque, j’ai pu accéder aux dispositifs ACRE et NACRE. Un parcours exigeant a alors commencé.
Pendant près de deux ans, j’ai travaillé sur l’ensemble des dimensions du projet :
- analyse de bilans comptables manuscrits sur cinq ans et des comptes bancaires
- évaluation de la valeur du fonds de commerce
- analyse des risques (climatiques, saisonniers, économiques, géographiques)
- étude de l’environnement local à court, moyen et long terme
- réflexion sur les perspectives d’évolution et la pérennisation du modèle, notamment en intersaison
- élaboration du business plan
- négociation du prix de vente du fonds et du loyer des murs
- recherche et sélection des partenaires clés : expert-comptable, banquier, notaire
- rencontres avec les fournisseurs et partenaires en amont de la reprise
- organisation de travaux de modernisation
- intégration dans l’environnement de proximité (voisinage, acteurs locaux)
- organisation du logement et deménagement
- négociation d’une rupture conventionnelle avec mon employeur de l’époque
En parallèle de mon emploi salarié, je passais tous mes week-ends sur le terrain. J’observais, j’écoutais, je notais. Je cherchais à comprendre les clients, les fournisseurs, les flux, les dynamiques locales, afin de sécuriser au maximum le projet.
Lorsque le dossier a été présenté à la banque que j’avais choisie — car ce choix aussi devait être sécurisé, notamment en zone de montagne — le financement a été accordé en 24 heures. Le prêt, étalé sur quatre ans, était assorti d’un taux raisonnable pour l’époque. J’ai également obtenu une partie de prêts à taux zéro ainsi que l’ensemble des aides disponibles. Les ruptures conventionnelles ont été validées pour mon partenaire et moi. Tous les indicateurs étaient au vert.
Finalement, le jour de la signature chez le notaire, la propriétaire s’est rétractée, estimant que le fonds ne serait pas vendu à un prix suffisamment élevé.
Avec le recul, j’ai compris qu’un paramètre essentiel n’avait pas été suffisamment sécurisé : la décision et la posture de la vendeuse elle-même, qui n’étaient pas encadrées par un engagement contractuel préalable. Sur le moment, cet arrêt a été difficile à vivre. Aujourd’hui, je le considère comme une expérience fondatrice.
Ce projet m’a appris qu’un parcours entrepreneurial est possible, même sans connaissance initiale, à condition de faire des choix clairs et de s’en donner les moyens. Il m’a confrontée à la complexité, à l’incertitude et à la responsabilité. Il m’a surtout permis de gagner en maturité professionnelle, en méthode et en discernement.
Certains pourraient se demander pourquoi je n’ai pas cherché à reproduire ce projet ailleurs. À ce moment de ma vie, j’avais investi beaucoup de temps, d’énergie et d’engagement personnel. J’avais besoin de tourner une page, de prendre du recul et d’ouvrir un nouveau chapitre professionnel, nourri de cette expérience.
Ce que j’ai appris
- La persévérance et la curiosité sont des leviers puissants d’apprentissage.
- La sécurisation de chaque partie prenante est essentielle à la réussite d’un projet.
- Un projet qui n’aboutit pas n’est pas un échec, mais une étape structurante du parcours professionnel.
Je ne regrette pas cette expérience. Elle fait pleinement partie de ce que je suis devenue aujourd’hui.